Le Pic de l’aurore, Gaspésie, Qc

En 2001, au Pic de l’Aurore à Percé, Benoit Marion et Bernard Maillot ouvraient deux itinéraires complètement hors du commun. Les deux nouvelles voies, nommées Moby-Dick et Double 7, s’avéraient redoutables, autant au plan technique que psychologique. Le contexte : un mur déversant de calcaire rouge friable surplombé de glace rosâtre dont les formes évoquaient des pétales de fleur ou d’étranges créatures rôdant au fond des mers. Tout en bas, des plaques de banquise agitées par les eaux tumultueuses du Golfe s’écrasaient contre la paroi.

 

Au cours des 15 années suivantes, seul l’ouvreur Bernard retourna sur place accompagné de Damien Côté ; ils tentèrent un itinéraire entre les deux voies existantes, mais en vain. Damien témoigna de son aventure : « Le Pic de l’Aurore était plus effrayant que tout ce que j’avais pu voir auparavant. Le pic de l’horreur, c’est complètement dément et inquiétant ; il y a des blocs de glace suspendus partout et Ben en a même fait basculer un, de la taille d’un autobus… »

 

L’an dernier (2015), Carl Darveau et moi-même avons décidé tenter l’ascension de Moby-Dick (M7 WI5+ 190 m). Au cours de la première longueur, Carl repère les premiers ancrages que nous pensions retrouver rouillés et désagrégés par les embruns salins. À notre grande surprise, le métal avait été recouvert d’un dépôt de calcaire durci comme de l’émail qui l’avait conservé intact. La couleur rouille conférait un charme particulier à ces ancrages bien ordinaires. Au relais, je passe en tête pour la deuxième longueur. Après cinq ancrages, j’arrive sur une immense terrasse puis, plus rien ! Incrédule, j’entreprends une traverse d’une vingtaine de mètres pour arriver encore nulle part. Au lieu de tenter un autre essai infructueux, nous optons pour une valeur sûre : le whisky Talisker du pub Pit Caribou.

En comparant les photos de 2001 et de 2015, nous constatons qu’un pan entier de la paroi (50 m X 10 m X 2 m) s’est détaché pour disparaître dans les eaux sombres de l’Atlantique. La voie originale n’est plus à l’air libre, mais repose sur les fonds marins, près des oursins et des étoiles de mer. Toujours obsédés par l’idée de grimper ce mur, nous examinons fébrilement diverses possibilités, avec l’enthousiasme d’un jeune qui espère conquérir sa belle au premier rendez-vous mais qui craint aussi d’être éconduit…

 

Dans l’après-midi du 15 mars, nous nous retrouvons au pied de la paroi, caméra à la main et nous échangeons nos perceptions pour l’escalade du lendemain : « là, une fissure, ça passe ; pas sur le glaçon, il est trop loin ; mais il y a un piolet inversé ; la roche semble pourrie ; bon on va dormir là-dessus. » À l’auberge le Coin du Banc, nous regardons les photos en compagnie de l’aubergiste nonagénaire, madame Lise de Guire. Cela nous permet de réaliser un détail qui nous avait échappé : au cours des deux derniers mois, une ligne s’est formée entre Moby-Dick et Double 7, là où Ben et Damien avaient fait une tentative quelques années auparavant.

 

Pour ma part, je voulais rendre hommage à mon ami Ben à ma façon, en raison de son décès l’automne dernier. Ce tracé m’apparaissait comme un signe, une œuvre d’art sculptée pour nous par Ben, à sa façon.

Après une nuit d’insomnie, le matin du 16 mars, nous sommes à pied d’œuvre. Nous équipons la voie et recherchons le meilleur itinéraire. Soudainement, nous sommes entourés de sifflements d’obus : à notre insu, la température a monté et de gros blocs rouges se détachent de la paroi, menaçant nos beaux casques Petzl dont la couleur est assortie à celle de nos manteaux. RETRAITE !  Dans ce temps-là, il est plus sage de s’asseoir autour d’une tasse de thé en compagnie de madame Lise. On peut partager la chaleur du feu et prendre le temps comme à l’époque où les gens en avaient encore.

Après une nuit d’insomnie, le matin du 17 mars, nous sommes à pied d’œuvre. Piolet entre les dents, nous avons l’estomac noué. Est-ce que ce sera notre Valhalla ? L’ascension se déroule comme sur un nuage, chaque mouvement est précis comme durant une transe hypnotique. La température est parfaite, le cœur bat au bon rythme et nous atteignons le sommet acclamés par le hurlement des vagues. Accolade, sourire, nous sommes plus qu’une équipe, nous sommes des frères.

 

Merci à Carl Darveau, mon grand copain

À Dany Julien, pour son soutien technique et les photos

Madame Lise de Guire et l’Auberge du Coin du Banc pour le réconfort et la chaleur

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